La parentalité : de quoi parle-t-on ?

Il n’existe aucun mode d’emploi et « devenir ou être parent » peut se définir de multiples façons.

Alors en quoi consiste cette mission bien spéciale ?
Comment se définissent les fonctions parentales ?

Catherine Jousselme nous donne des pistes.

Le premier, de 0 à 3 ou 4 mois, est celui de la dépendance absolue, que les parents doivent accepter. Au tout début, élever l’enfant, c’est le porter, le hisser, le soulever, le montrer aussi à la communauté, pour qu’il soit reconnu comme « notre enfant »…. Le système de parenté définit à qui appartient l’enfant en termes de lignée (maternelle, paternelle, les deux), il en existe un nombre restreint dans le monde.
C’est par lui que passe la détermination du nom de l’enfant. Mais au-delà de cette « parenté », portée par les parents, quels qu’ils soient, ceux-ci exercent des fonctions parentales.

Être et se construire comme parent n’est pas certifié par un diplôme; c’est une fonction et une dignité, dans la famille et dans la société.

Il faut du temps pour « entrer en parentalité ». C’est ce que Racamier, psychiatre et psychanalyste dans les années 60 a décrit comme un processus nécessaire démarrant dès le projet de désir d’enfant, se poursuivant toute la grossesse ou la période d’adoption, puis se redéfinissant encore quand le bébé de la réalité arrive.

En 1999, Houzel, psychanalyste, disait « qu’être parent » renvoie à 3 notions :

  • Juridique, qui permet d’ »exercer » sa fonction.
  • Incarnée, qui désigne la ou les personnes qui s’occupent concrètement de l’enfant.
  • Expérimentée, qui correspond à « l’expérience » d’être parent, renvoyant au lien vécu affectif avec l’enfant.

Dans les années 2000, Maurice Godelier, anthropologue, va plus loin en montrant que ce ne sont pas forcément les « parents biologiques » qui exercent les fonctions parentales qu’il définit comme : protéger, avoir l’autorité, éduquer-instruire et transmettre.

La parentalité concerne toutes les personnes qui entretiennent des rapports de « parents à enfant » avec l’enfant, et celles-ci peuvent être différentes selon les cultures (père, mère, oncle etc.).

L’enfant n’est pas un adulte, il a besoin d’être encadré pour bien grandir.
Il a besoin de limites posées par ses parents pour acquérir une autonomie suffisante qui lui permettra de s’insérer correctement dans la société dans laquelle il vit.

Les parents sont responsables de lui face à la loi et quand ils ne parviennent pas à exercer cette partie des fonctions parentales, la loi se charge de les rappeler à l’ordre, voire de prendre elle-même en charge la protection du mineur sous couvert de la justice (création de l’Aide Sociale à l’Enfance dans les années 50).

Les parents doivent donc, pour que leur enfant avance confortablement dans la vie, assumer de le frustrer progressivement, au rythme où il est capable d’intégrer leurs messages.

Certaines périodes sont « clés » en la matière :

  • l’acquisition du NON vers 2 ans. Il est frappant de voir que l’enfant commence à se positionner comme sujet en s’opposant, tant son identité est fragile encore, avec un risque de « confusion » avec l’autre s’il pense comme lui d’emblée ;
  • le moment où l’enfant doit intégrer que la qualité de l’amour des parents entre eux et de celui qu’ils lui destinent, reste fondamentalement différente : il ne peut exister de sexualité entre enfant et parent (tabou de l’inceste, Œdipe).

Éduquer c’est étymologiquement « guider hors de », c’est-à-dire développer, faire produire.
Souvent l’éducation est assimilée à l’apprentissage et au développement des facultés intellectuelles, morales et physiques, et aux moyens employés pour que « ça marche », ou bien encore aux bons résultats qui dépendent étroitement de la culture et de la période historique.
Mais éduquer va beaucoup plus loin que simplement fabriquer des enfants « bien élevés » qui savent dire « bonjour à la dame » quand il le faut, et se tenir bien à table.

On ne peut éduquer et instruire un enfant sans lui transmettre quelque chose de soi, de son histoire, de sa façon de voir le monde.
C’est ce qui donne sens à notre éducation, aux règles et aux habitudes que nous nous appliquons aussi à nous-mêmes.

C’est d’ailleurs très clairement ce que souligne aujourd’hui l’épigénétique : les interactions entre personnes, et particulièrement la nature des interactions précoces parents – enfants, influencent l’expression de nos gènes et se transmet à notre descendance.

On peut rapprocher ces notions de ce que Winnicott, ce pédiatre devenu psychanalyste pour enfant, désigne par « l’Object presenting » : il s’agit de la façon dont le parent présente le monde à l’enfant. On voit bien que cette « manière » est obligatoirement teintée de sa propre perception du monde.

Pour qu’une enfant s’instruise sereinement, il faut bien entendu qu’il ait accès de façon évidente, cohérente, pérenne et sécurisée, à des lieux de savoir, comme l’école.

C’est malheureusement aujourd’hui loin d’être le cas de tous les enfants dans le monde, dont certains payent cher leur désir de scolarité, des kilomètres parcourus chaque jour pour se rendre à l’école, à la guerre qui tue les écoliers au sein même des classes.

Mais du côté des parents, il reste fondamental de donner « le goût d’apprendre » à l’enfant, et cela reste le cœur de leur fonction.
Il ne s’agit pas forcément de savoir « intellectuels », tout le monde ne lit pas Shakespeare dans le texte, ou n’a pas accès aux philosophes grecques et ce n’est pas grave !

Partager des moments créatifs, où les parents cherchent à apprendre eux-mêmes, en cuisinant, en jardinant, parler de son enfance et de ce qu’on a aimé découvrir, faire vivre à l’enfant que la curiosité saine est tout sauf un vilain défaut, déléguer en confiance aux enseignants une partie de la transmission du savoir qu’on n’a pas sans en être malheureux, juste comme quelque chose de « complémentaire »… ouvre des pistes à notre enfant.

Il pourra ainsi s’instruire avec le bonheur de découvrir qu’il est le possesseur béni d’un cerveau incroyable, qui lui permet de faire des liens à l’infini, dans des domaines extrêmement variés, pour qu’il découvre, sans conflit de loyauté, ceux qu’il préférera.

Transmettre sans complexe, sans culpabilité, en restant soi, sans faire forcément appel aux outils informatiques qui auraient réponse à tout, mieux que nous.

On peut s’inquiéter de l’effet que va produire dans les années qui viennent, sur les jeunes générations, le recours systématique aux enceintes interactives savantes.
Si un parent se sent « nul », « pas instruit », il peut avoir tendance à « abandonner » sa fonction de transmission du savoir à ces petites sphères toutes puissantes, qui donne des informations déliées les unes des autres, compartimentées, pas innocentes du tout, et non des connaissances habitées par l’expérience d’une vie.

Parler de mathématiques avec son enfant, même quand on est nul, en lui parlant du concret de la soustraction à notre manière, de la façon dont on l’a comprise un jour où on nous a piqué 2 bonbons alors qu’on en avait 5 au départ, c’est sûrement bien plus important pour lui donner l’envie d’aller plus loin, que d’interroger la fée informatique qui déblatera à tout le monde la même sauce.

Pour élever et éduquer un enfant, il lui faut du « singulier ». Nos modes de pensées doivent rester originaux, même s’ils s’inscrivent dans un « collectif » : l’originalité fait partie de la vie !